Orthophonistes : le bilan de 2 h tombe à 15 min, la séance non
Cinq outils IA français rédigent désormais le compte-rendu de bilan. Ce qu'ils changent, leur prix, et la ligne à ne pas franchir.
Dans la Creuse, la Lozère ou l'Ardèche, décrocher un rendez-vous chez l'orthophoniste peut prendre jusqu'à trois ans. Partout ailleurs, comptez six à vingt-quatre mois. Pendant ce temps, chaque professionnel passe une à deux heures à rédiger le compte-rendu de chaque bilan — du temps arraché aux patients qui, eux, attendent. En 2026, une poignée d'outils IA français visent exactement cette corvée. Et seulement elle.
On a épluché cinq d'entre eux, leurs tarifs réels et leurs garanties de conformité. Verdict : l'IA fait déjà gagner des heures sur la paperasse. Sur la clinique, elle n'a rien à faire là.
Le bilan orthophonique, deux heures de rédaction par patient
La France compte entre 31 000 et 32 000 orthophonistes, dont environ 21 200 en libéral, pour une densité moyenne de 45 pour 100 000 habitants — avec des déserts où le ratio tombe à 1 pour 10 000. La demande explose (troubles DYS, AVC, neurodégénératif, langage de l'enfant), l'offre stagne. Résultat : des listes d'attente que la Fédération Nationale des Orthophonistes chiffre régulièrement en années.
Dans cette équation, chaque heure compte. Or le compte-rendu de bilan orthophonique (CRBO) est un document dense : anamnèse, passation d'épreuves normées, calcul et interprétation des scores, conclusion, projet thérapeutique. Selon la complexité, sa rédaction va de 45 minutes à deux heures. Multipliez par 15 bilans par mois et vous obtenez une journée entière passée derrière un clavier plutôt qu'en séance — une séance facturée AMO 2,5, soit environ 22,50 € les 30 minutes.
C'est ce goulot d'étranglement que la nouvelle génération d'outils attaque. Point de vigilance en 2026 : la nomenclature a bougé avec l'Avenant 21, et un CRBO doit rester conforme aux nouveaux libellés. Les logiciels qui n'ont pas suivi produisent des trames périmées.
Cinq logiciels IA pour rédiger un bilan orthophonique en 2026
Le principe est identique partout : vous dictez ou téléversez vos observations et vos scores, l'IA renvoie un brouillon structuré que vous relisez, corrigez et validez. Les différences se jouent sur les entrées acceptées, la conformité et le prix.
- Ortholab — Annonce un bilan rédigé en une quinzaine de minutes. Gros atout : il avale des photos de notes manuscrites, des PDF et des exports Exalang, pas seulement de la dictée. Hébergement HDS à Paris, données jamais utilisées pour entraîner le modèle. Tarif public 19,50 €/mois HT, avec une offre de lancement à 39 € l'année pour les 50 premières inscriptions. Essai 7 jours sans carte.
- OrthoAssist — Vise le compte-rendu généré "en moins d'une minute", passant d'environ 45 min à 5 min par rapport au manuel. Trames distinctes adulte et pédiatrique. Particularité technique : les identifiants patient restent dans le navigateur, seul le contenu clinique anonymisé part vers l'IA, et rien n'est stocké côté serveur après génération. Essai 30 jours illimité, puis 19,90 €/mois pour les 100 premiers utilisateurs (29 €/mois ensuite).
- myCR — Fonctionne à la dictée vocale en français et reconnaît automatiquement plus de 74 tests standardisés — un vrai gain quand on jongle entre EVALO, Exalang, BMT-i et consorts. Passage annoncé de 45 à 8 minutes. Modèle à la carte : 1 compte-rendu gratuit par mois, packs à 1,49 € descendant à 0,70 € le CR selon le volume, ou illimité à 19,90 €/mois (rentable dès 14 comptes-rendus). HDS et pseudonymisation.
- Orthonie — Le plus "cadré réglementairement" : trames conformes à l'Avenant 21, 40 modèles natifs couvrant huit domaines cliniques (du langage oral de l'enfant à l'aphasie de l'adulte). Éditeur intégré, signature électronique, envoi direct au médecin prescripteur. Gain revendiqué d'environ 40 minutes par CR. 39,90 €/mois tout compris, essai 7 jours.
- OrthoVox — Le petit dernier, encore en bêta gratuite à l'heure où l'on écrit. Tarif fondateur annoncé à 29 €/mois pour les 50 premières inscrites. À surveiller, mais on ne recommande pas de bâtir sa production sur une bêta.
Aucun de ces outils n'invente le contenu clinique : ils remettent en forme vos données. Sur un bilan simple et bien documenté, le gain de temps est spectaculaire. Sur un cas complexe, l'IA dégrossit mais la relecture reste longue — les "5 minutes" affichées correspondent au scénario le plus favorable, pas à votre pire vendredi.
Combien coûte un logiciel de compte-rendu IA pour orthophoniste
La fourchette est resserrée : 19,90 à 39,90 €/mois en illimité, ou du paiement à l'acte autour de 0,70 à 1,49 € le compte-rendu chez myCR. Rapporté au tarif d'une séance (22,50 € en AMO 2,5, 31,50 € en AMO 3,5 pour 45 min), l'abonnement se rembourse dès qu'il vous fait récupérer une à deux séances par mois. Autrement dit : le seuil de rentabilité tombe autour du deuxième bilan mensuel. Le vrai coût n'est pas l'abonnement, c'est le temps de prise en main et de calage de vos trames.
La transcription de séance et l'administratif : l'autre front
Le bilan n'est pas la seule paperasse. Deux autres chantiers se dessinent.
D'abord la note de séance en temps réel. Des assistants type Nabla — l'IA médicale française qui a percé jusque dans les hôpitaux américains — écoutent l'échange et en tirent une synthèse structurée, sans stocker l'audio ni réutiliser les données. Pensés d'abord pour les médecins, ces "scribes ambiants" restent à adapter à la terminologie orthophonique, mais la trajectoire est claire : ne plus prendre de notes en interrogeant le patient.
Ensuite la gestion de la liste d'attente et des rendez-vous. Entre les listes d'attente communes (LAC) qui mutualisent la demande sur un secteur et les agendas intelligents qui limitent les créneaux perdus, l'IA grignote le no-show et la relance manuelle. Rien de spectaculaire, mais quelques heures récupérées chaque semaine.
Pour tout ce qui ne touche pas à une donnée de santé — un courrier à un confrère, un résumé d'une recommandation publique de la HAS, un mail-type aux familles — un assistant généraliste comme ChatGPT ou Claude fait très bien l'affaire, sans surcoût logiciel. La frontière est simple : dès qu'un nom de patient, un score ou un motif de consultation entre en jeu, on bascule sur un outil hébergé en HDS.
Peut-on utiliser ChatGPT pour un compte-rendu d'orthophonie ?
Techniquement oui. Légalement, c'est une très mauvaise idée. Coller l'anamnèse et les scores d'un enfant dans un chatbot grand public revient à transférer une donnée de santé nominative hors d'un hébergement certifié — une violation directe du RGPD et du secret professionnel.
C'est précisément l'argument de vente des outils dédiés : hébergement HDS, pseudonymisation automatique, identifiants qui ne quittent pas votre navigateur. Ce n'est pas du marketing gratuit, c'est la différence entre un usage conforme et une prise de risque personnelle.
La ligne rouge : l'IA ne pose pas de diagnostic
Sur ce point, la profession est unanime, et les éditeurs eux-mêmes le répètent : le diagnostic, le projet thérapeutique et la rééducation restent humains. L'IA transforme des observations et des scores déjà recueillis par le professionnel en un brouillon lisible. Elle n'interprète pas un tableau clinique, ne décide d'aucune prise en charge, ne remplace aucune séance.
Ce n'est pas un détail déontologique : c'est aussi ce qui protège la valeur du métier. Une orthophoniste qui délègue la mise en forme du CRBO gagne du temps pour ses patients. Celle qui déléguerait le raisonnement clinique se tirerait une balle dans le pied — et sortirait du cadre de sa cotation. Rappelons que la profession n'a pas d'Ordre, mais des syndicats (FNO, FOF) qui suivent le sujet de près ; en l'absence de texte spécifique, la prudence individuelle fait loi.
Faut-il équiper son cabinet d'orthophonie d'une IA ?
Si vous produisez plus de deux bilans par mois, la réponse penche clairement vers le oui — à condition de choisir un outil HDS et de garder la main sur chaque compte-rendu. Notre lecture après comparaison : myCR pour qui veut payer à l'acte et une reconnaissance fine des tests, Orthonie pour qui privilégie la conformité Avenant 21 clé en main, Ortholab pour qui part de notes manuscrites et d'exports Exalang. OrthoAssist reste le plus généreux à l'essai (30 jours illimités). OrthoVox, on attend la sortie de bêta.
Pour les tâches sans donnée patient — courriers, supports de communication, veille sur les recommandations — un assistant généraliste suffit largement, et vous évite un abonnement de plus.
L'IA ne résorbera pas la pénurie d'orthophonistes ni les trois ans d'attente. Mais rendre une demi-journée par semaine à un cabinet débordé, c'est déjà quelques patients de plus vus dans l'année. Le reste — l'écoute, le diagnostic, la rééducation — n'est pas à vendre, et aucun modèle ne le fera à votre place.